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  Jasmine Narcisse
Mémoire de femmes
Sannite Belair
1781(?) - 1802
     
 
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D'humeur intrépide et persuasive, jalouse et d'une grande ambition, on a peu de mal à se représenter Sannite Bélair, autrement que partagée entre le confort d'une vie d'épouse adorée et l'irrésistible attrait des incessantes luttes politiques qui conduiront à 1804.

Sannite, surnom de Suzanne, est une jeune affranchie originaire de Verrettes qui épouse en 1796(97) Charles Bélair, neveu, aide de camp et lieutenant bien en vue de Toussaint. C'est en 1802, dans les retranchements escarpés des Matheux, théâtre, plus de deux mois durant de cette prise d'armes de son époux (entre-temps promu général) contre l'expédition Leclerc, que cette jeune femme, révélant un étonnant mélange d'énergie et des plus incompréhensibles faiblesses, va se signaler, pour la première fois, à l'Histoire. Le succès d'une telle entreprise (dont l'on se plaît si souvent à mettre la hâte sur le compte d'une ambition démesurée de ses instigateurs), tributaire en grande partie d'une coalition des forces insoumises à l'armée expéditionnaire, c'est dans ce travail de rassemblement et d'ameutement nécessaire que l'on verra d'abord, s'il faut en croire certains, se distinguer Sannite, assistant inlassablement et presque en tout son époux, et ne laissant de faire montre d'un tel acharnement... qu'elle finira, dit-on, par figurer comme l'âme même de la conjuration.

Dès les débuts de cette prise d'armes cependant, n'échappant nullement à l'atmosphère et aux couleurs aguerries de son temps, vindicative et inexorable ne manquera pas non plus de se révéler Sannite. Un des chefs d'accusation plus tard retenu contre elle n'est-il pas, au demeurant, l'ordre d'exécution, pour le moins sommaire, de ce jeune secrétaire blanc soupconné d'espionnage et dont, ainsi qu'il en avait été également d'autres généraux indigènes, s'était vu suspicieusement affublé Charles Bélair. En route, en effet, pour les mornes de l'Arcahaie, «ils n'avaient pas parcouru un espace de cents toises que la citoyenne Sannite (...) qui partageait contre les Blancs toute la haine de son mari, déclara hautement qu'elle ne voulait pas donner des soins plus longtemps» à ce jeune Blanc. Ce dernier «tué à coups de sabre par les soldats de la huitième», les autorités n'en publièrent pas moins après que «Sannite, la brigande, avait de ses propres mains, sabré ce jeune blanc(1)

Son caractère altier et ses insurmontables caprices ne manqueront visiblement point d'avoir des suites fâcheuses. On rapporte, en effet, qu'elle dut à son humeur seule la défection du colonel Larose lequel, ancien chef de bataillon de la huitième, avait fini, comme convenu, par rejoindre à la tête de ses troupes l'insurrection dans les Cahos. Furieuse que les soldats de la huitième aient laissé s'échapper une mûle qui transportait ses effets personnels, Sannite s'en serait pris à Larose d'une telle maladresse, jusqu'à se laisser aller, au cours d'une vive dispute, à le gifler, compromettant ainsi toute chance contre l'ennemi. On s'accorde également à mettre l'insuccès de Belair sur le compte d'un moment de faiblesse de sa femme qui «aussitôt après les premiers jours de l'insurrection, ne se sentait pas le courage de supporter les fatigues et les privations qu'on éprouve dans les montagnes»(2).

Quelques mois donc après ce soulèvement, lors d'une attaque surprise de Faustin Répussard au Corail-Mirrault où, Charles Bélair parti en quête de renforts et de munitions, reste cantonnée une partie des troupes, Sannite est faite prisonnière. Désespéré et ne trouvant pas mieux que de se résoudre à partager la captivité de sa femme, Bélair se rend. Répussard les livre à Dessalines, alors au service de l'armée expéditionnaire, et dont l'ambition, du reste, prenant déjà ombrage de l'évolution de ce jeune et trop fougueux général, les expédie sous bonne garde à Leclerc, non sans prendre soin, toutefois, de les accompagner d'une lettre les accusant ferme(3).

Là encore se révélera fatale l'influence de Sannite. Cette femme que «cette existence errante des bois effrayait», parvint à force d'abondantes larmes à convaincre son mari qui projette une évasion, d'accepter de se soumettre à la justice de Leclerc dont elle espère naïvement la clémence. Ils sont condamnés six heures après leur arrivée au Cap: «La commission, considérant le grade militaire de Charles et le sexe de Sannite, son épouse, condamna ledit Bélair à être fusillé et ladite Sannite, sa femme à être décapitée». Le jour de l'exécution, le 5 octobre 1802, Sannite, qui répugnait à mourir autrement qu'en soldat, exigea et obtint, non sans peine, de ses bourreaux d'être fusillée : «Quand on le plaça devant le détachement qui devait le fusiller, il (Charles Bélair) entendit avec calme la voix de son épouse l'exhortant à mourir en brave. Au moment qu'il portait la main sur son cœur, il tomba, atteint de plusieurs balles à la tête. Sannite refusa de se laisser bander les yeux. Le bourreau, malgré ses efforts, ne put la courber contre le billot. L'officier qui commandait le détachement fut obligé de la faire fusiller.»(4)

 

(1) Madiou op. cit, Tome II, p362

(2) Madiou op. cit, Tome II, p404

(3) Claude et Marcel B. Auguste s'appliqueront à prouver que, dans cette affaire, l'attitude de Dessalines, qui s'était par ailleurs empressé d'obtenir de Leclerc le mandat de mener la poursuite de Bélair, s'explique beaucoup plus par la ruse. Dessalines, qui jouait déjà le double jeu et qui en réalité pour avoir été en contact avec les principaux généraux noirs de l'Armée, était au fait du mouvement général d'insurrection, aurait seulement alors sacrifié le couple Bélair pour noyer les éventuels soupcons de Leclerc. (Claude et Marcel B. Auguste, L'Expédition Leclerc, 1801-1803, pp211 et suiv.)

(4) Madiou, id.

 
     
 
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