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Qu'était-elle en réalité?
Une guerrière, une vivandière, ou, au dire de certains
récits, une simple victime d'outrages d'une époque
toute de bruit et de fureur? Concernant Dédée Bazile,
aucun fait nettement avéré sinon une folie rédhibitoire.
Folie par quoi elle se retrouvera, sans doute, à braver cet
acharnement sans bornes sur le cadavre d'un homme d'Etat assassiné
et, par des moyens de son cru, tenter d'offrir à ses sanglants
restes, une sépulture jugée méritée,
ce qui lui vaudra sans doute d'être, aujourd'hui encore, ce
personnage inoubliable et familier de notre histoire.
Née dans les environs du Cap-Français, de parents
esclaves, Dédée Bazile qui se serait vue, vers l'âge
de 18 ans, la proie des pires outrages de son maître(1),
est donnée par certains pour vivandière et, en cette
qualité, est présentée au cours des guerres
de l'Indépendance, comme l'une de ces multiples comparses
évoluant passablement bien à l'ombre et dans le sillage
des troupes guerroyantes de l'armée indigène, et ce
jusqu'au soir où, surpris à une bamboche au Doco,
ses trois frères et deux de ses fils se seraient fait massacrer
par les hommes de Rochambeau. Fortement ébranlée par
ce choc, Dédée, sombrant dans la folie, continuerait
cependant, à hanter le sillage turbulent de l'armée,
faisant de plus en plus de Dessalines, à qui elle semblait
vouer une vénération sans bornes, cette idole dont
elle aura à recueillir les restes(2), ce jour
du 17 octobre 1806: «Pendant que de nombreux enfants, au
milieu de grands cris de joie, criblaient de coups de pierre les
restes infortunés de Dessalines, sur la place du Gouvernement,
une vieille femme folle nommée Défilée vint
à passer. Elle s'approcha de l'attroupement que formaient
les enfants (...) On lui dit que c'était Dessalines. Ses
yeux égarés devinrent calmes tout à coup; une
lueur de raison brilla sur ses traits. Elle alla à la course
chercher un sac, revint sur la place, y mit ses restes ensanglantés
et les transporta au cimetière intérieur de la ville.
Le général Pétion y envoya quelques militaires
qui, pour une modique somme, les enterrèrent»(3)
Dans son numéro de février 1940, Le Document,
dont l'abouchement avec d'autres sources ne fait nulle doute, nous
présente curieusement une Défilée toute différente,
sous le jour surprenant d'une «femme de guerre, au cur
indomptable (qui) avait le goût de l'aventure (...)
aimait les convulsions révolutionnaires et témoignait
aux soldats de l'indépendance la bienveillance olympienne
d'une héroïne.»(4) Cette même
version veut qu'elle se soit battue aux côtés de ses
deux frères et les ayant vus emportés par les balles
et la mitraille, en aurait tout bonnement perdu la raison. Se montrant
alors par toutes les rues du Cap, un rire fou sur les lèvres,
on la verrait chaque soir hanter les murs du cimetière en
quête de leur tombe pour s'y recueillir.
De ces deux versions, à laquelle ajouter foi? On ne sait
trop. Toujours est-il que cette femme qui devra son nom à
ce mot d'ordre: «Défilez, Défilez» que,
dans une complète identification à son idole, elle
n'aurait pas arrêté, armée de son bâton,
de faire retentir à l'oreille de passants indifférents,
l'esprit irrémédiablement perdu dans une revue de
troupes, passa une partie de sa vie à Port-au-Prince, au
Fort Saint-Claire où, un matin, elle est retrouvée
morte de misère sur la voie publique. Un de ses fils, «le
colonel Condol Bazile, officier de maréchaussée sous
Soulouque, sauvera de la mort Fabre Geffrard, le 27 décembre
1858.»(5)
(1) Marcelle Désinor, L'Haïtienne face à
l'Histoire pp 171 et suiv. (citant Richard Salnave in Revue
de la ligue de la jeunesse haïtienne, 20 mars 1896, p90.)
(2) On attendra 1892 pour voir l'érection au cimetière
intérieur par le Président Florvil Hyppolite d'un
mausolée en marbre blanc destiné à recevoir
les restes de Dessalines. Ce monument a été transporté
en mars 1936 au Pont-Rouge à l'emplacement où mourut
Dessalines. (Georges Corvington, Tome IV, p52.)
(3) Thomas Madiou, Tome III, p406.
(4) Le Document, op.cit. p119.
(5) Id. |