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Parmi ces multiples noms de femmes retrouvés
en bonne place au tableau d'honneur de Dessalines, un arrêt
mérité s'impose sans doute, aujourd'hui encore, sur
celui d'Euphémie Daguilh. Thomas Madiou dont l'uvre,
pour ne point faire dérogation, ne laisse de frapper comme
étonnamment avare sur le chapître des éclats
et des prouesses féminins, la dépeint en ces termes:«En
nommant les autres, j'eusse donné des noms ne représentant
rien. Mlle Daguille fut non seulement la maîtresse de l'empereur,
mais un personnage vraiment historique, un cur généreux,
on peut dire presqu'une héroïne. Elle fit la campagne
de l'Est en 1805. Souvent elle a bravé les balles et maintes
fois ses mains délicates ont prodigué des soins aux
blessés. Elle a joué un rôle honorable aux Cayes,
pendant les jours qui ont précédé la révolte
contre Dessalines.»(1)
Cette relation étroite entre la demoiselle Daguilh et Dessalines
puiserait ses origines probables, s'il faut en croire Saint-Rémy
des Cayes, dans ces circonstances particulières qui, au terme
de la mémorable guerre du Sud, trouveront celui-ci aux Cayes
où il avait pris ses cantonnements, dans un état de
santé particulièrement précaire et alarmant.
S'improvisant alors sa garde malade en titre, elle passe des nuits
blanches à son chevet, et sait si bien se prodiguer à
son endroit, qu'il en sortira, nous dit-on, comme un attachement
indéfectible. Attachement auquel, dans le sillage de ce général
à présent empereur, on devra également de la
trouver à Santo-Domingo, lors de cette fameuse campagne de
1805, se dépensant, cette fois-ci, avec enthousiasme et en
soins sans nombre pour les blessés. Désormais, l'entourage
militaire de l'empereur doit compter avec la demoiselle Daguille.
Jeune, pleine de grâces, elle n'aurait pas manqué non
plus de se signaler, durant ce rude séjour, comme celle qui
souvent donne élan et ton aux plaisirs et qui, lors de ces
réjouissances folles que connaîtront alors le quartier
général de Gaillard, sait également se montrer
à l'occasion, compositrice enjouée d'airs qui feront
vogue. De cette époque daterait le carabinier, danse dont
elle est l'inspiratrice, et qui, décrétée danse
impériale par Dessalines, survivra bien longtemps après
son règne.(2)
Les relations de la demoiselle Daguille et de «son cher
et bien-aimé Empereur» ne manqueront pas de prendre
une tournure quasi «officielle» quand plus tard, imprimés
aux frais de l'Etat, ses papiers à en-tête, porteront
les inscriptions: Amie de Sa Majesté Jacques, Empereur
d'Haïti (3) et que le trésorier des Cayes
se verra dans l'obligation de solder des dépenses s'élevant
quelquefois à de rondelettes et coquettes sommes. Cet argent
servait-il réellement, ainsi que le laissent entendre les
Mémoires d'un habitué de ses soirées,
le délégué Balthazar Inginac(4),
à entretenir les frais d'une police montée par elle
pour conjurer les révoltes du Sud? Toujours est-il que Dessalines,
qui aurait vu, durant son séjour aux Cayes, ces chiffres
s'élever à la faramineuse somme de mille gourdes par
jour et à qui la note détaillée de ces dépenses
aurait été communiquée par un trésorier
aux abois, ordonna de ne lui compter dorénavant que huit
cents piastres par mois. On a la confirmation, pourtant, qu'elle
tenait salon ouvert ce qui, en sus de l'agrément que ne manquait
de tirer un esprit tout épris de fleurs mondaines, comportait
l'avantage, les principaux chefs militaires ayant leur entrée
chez elle, de mieux circonvenir des influences, pendant essentiel
à cette athmosphère de surveillance rondement entretenue
et qui la tenait parfaitement informée de complots qui, dans
ce Sud aliéné à l'empire, ne manquaient sans
doute pas de se tramer .
Ses multiples démarches pour essayer de les conjurer ne
s'en révélèrent pas moins vaines. Quand la
révolte éclata, la maison de Mlle Daguille fut envahie
«par une foule de forcenés qui voulaient la maltraiter
et la livrer à toutes sortes de brutalités. En femme
d'esprit, elle sut se soustraire à leurs fureurs en leur
servant un magnifique dessert et en les égayant de ses chants.»(5)
Après la mort de Dessalines, Euphémie Daguilh épousera
l'un des principaux officiers du Sud, le colonel Bellefleur Lacoude,
dont elle avait eu des enfants bien avant sa liaison avec l'Empereur.
Elle meurt aux Cayes, sa ville natale, autour de 1834.
(1) Thomas Madiou, op. cit, Tome III, p361.
(2) Thomas Madiou, op.cit, Tome III, p335,
(3) Ce qui, dans une tentative de réhabilitation de notre
héroïne, est présenté par Rulx Léon
comme «l'affirmation de sa solidarité à la
cause de l'empereur». Rulx Léon, Femmes haïtiennes,
p 61
(4) Balthazar Inginac qui occupait alors la fonction de Directeur
des domaines de l'Ouest avait été Délégué
dans le Sud à la vérification des titres de propriété.
(5) Thomas Madiou, op cit, Tome III, p378. |