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Aucune femme, sinon Joute Lachenais, n'aura eu,
dans l'histoire de notre pays, ce privilège combien rare
d'une présence aussi constante dans les coulisses et les
dédales du pouvoir. Et en y faisant sentir 36 ans durant
(de 1807 à 1843) un empire si visible, aucune non plus ne
parviendra à établir ainsi, haut la main, ce record
d'ascendance unique dans nos annales qui lui vaut d'une histoire
malicieuse cette appellation singulière de «présidente
de deux présidents».
Outre évidemment ce qui devait tenir d'un attachement d'ordre
affectif et sentimental, on demeure perplexe de ne rien trouver
de saillant à sa présence continue au palais présidentiel
aux côtés d'Alexandre Pétion; on l'est davantage
quand on sait qu'à la mort de celui-ci, évoluant encore
dans les allées de ce palais, seul lieu de tout le pays vraisemblablement
digne de ses pas, Mme Lachenais, dans une impassibilité de
marbre, oserait-on dire, sera «tout naturellement» à
attendre la nomination du général Jean-Pierre Boyer,
lequel, on le sait, viendra prendre la succession et du président
et du conjoint; abasourdi on est enfin qu'une figure aussi exceptionnelle
n'ait jusqu'à présent fait l'objet d'aucune biographie
étendue et sérieuse, ce qui, bien entendu, nous aurait
valu aujourd'hui de pouvoir fournir plus amplement réponse
à cette troublante et lancinante question: Qui était
Joute Lachenais?
Marie-Madeleine (dite Joute) Lachenais serait née à
l'Arcahaie en 1778 (1782 selon Corvington) de Marie Thérèse
Fabre et du colon de Lachenais. En 1802, de son union avec Marc-Joseph
Laraque, commandant de l'Arcahaie, lui est née une fille.
C'est Marie-Joseph Laraque dite Fine (qui deviendra Fine Faubert,
l'épistolière si touchante). On lui connaît
également deux filles de Pétion: Célie et Hersilie,
puis une de Boyer: Azema. Si ces faits jettent un éclairage
bien que sommaire sur l'amante et la mère, ils semblent,
par contre, d'un mutisme exaspérant en ce qui a trait à
la politique, celle qui, peut-être, parce que bonne mère
et bien-aimée compagne (comme la nomme Boyer dans
sa correspondance), se révélera d'une emprise si profonde.
Pour la comprendre cette emprise, sans doute devons-nous garder
continuellement à l'esprit cette image particulière
d'une époque où, comme le signale Beaubrun Ardouin,
«les femmes des officiers étaient autorisées
à partir en campagne avec leur mari et qu'elles faisaient
leur entrée triomphale dans la ville de Port-au-Prince caracolant
avec fierté au milieu des officiers et des soldats».
Toujours est-il, en tout cas, qu'elle ne manquera nullement de la
mettre à profit et réussira «la plus étonnante
manuvre politique que jamais femme eût conçue
sous notre ciel»,(1) en placant en orbite, pour
la succession assurée de son conjoint, son favori et ami,
Boyer. Elle n'a pas peu contribué auparavant à lui
faire obtenir tous ses grades supérieurs (écartant
ainsi des présumés successeurs, vétérans
de haute valeur de l'armée tels Bonnet, Delva, Lys et bien
d'autres), se réservant à l'occasion de le protéger
délicatement des «irritations» grandissantes d'un
époux que ne manquait d'assombrir une préférence
un tantinet marquée. Dans les avenues onduleuses du pouvoir,
rapporte-t-on, il était vain d'espérer se faire jour
si, jouant d'assiduités et de constance, on ne se faisait
fort d'obtenir auparavant l'oreille et les bonnes grâces de
Joute ou, ce qui équivalait au même, celles de son
favori dont l'influence, en dépit de tout, ne laissera étrangement
de croître(2). Parlant de l'autorité que
Pétion voulait rendre héréditaire, n'arrivait-t-il
pas souvent qu'on fasse tout naturellement allusion au général
Boyer lequel, bien que ni parent, ni allié du président,
n'était pas moins considéré, étant donné
ces étroites faveurs, comme membre à part entière
de la famille?
On a peine à le croire, cette influence de Mme Lachenais,
cette ascendance, disions-nous, ne se fera pas moins marquante après
la montée de celui-ci au pouvoir. En effet, si malgré
les lois votées par la Chambre en 1818 et en 1840, elle ne
parvient point à obtenir de son parcimonieux favori, l'érection
du monument en marbre fin qu'elle commande de Paris «et
destiné à abriter les cercueils de Pétion et
de Célie»(3) pas plus que celle «d'une
chapelle pour recevoir les restes de Pétion à
l'emplacement où celui-ci était né, rue
de la Révolution»(4). Il arrive, par
contre, qu'elle le fléchisse sur des dispositions autrement
importantes. Ainsi donc, quand en 1838, ayant obtenu de la France
cette levée de sanctions tant attendue et la renonciation
à tous droits et prétentions sur le pays, Boyer, jugeant
accomplie sa tâche, se décide à abdiquer le
pouvoir, n'est-ce point elle qui, l'exhortant à y rester,
parvient, cela va sans dire, à obtenir gain de cause? Quand,
plus tard, elle apprend que le nom de Soulouque(5), gérant
de ses habitations et également officier de la garde du président,
figure en bonne place dans une liste de conjurés accusés
de menées attentatoires à la vie du président,
n'est-ce point encore elle qui, par une opportune intervention,
arrive à obtenir, de l'inflexible Boyer lui-même, cette
faveur combien insigne qu'il ne soit ni interpellé, ni inquiété?
Quelques jours plus tard, le 3 juillet 1827, ceux des conjurés
qui, ayant eu du mal à se mettre à couvert, s'étaient
vus appréhendés, paieront tout bonnement de leur vie
leur folle et audacieuse équipée.
La toute-puissance de Joute Lachenais ne contreviendra point cependant
au vent d'opposition qui, faisant rage depuis Darfour et culminant
au soulèvement contre Boyer, les voit prendre en 1843, le
chemin de l'exil. «Dans la soirée du 13 mars, à
7 heures, Boyer pria le sénateur Madiou d'accompagner Madame
Joute Lachenais jusqu'au rivage de la mer où la chaloupe
de la corvette du «Scylla» attendait la famille présidentielle»(6)
en prenant bien soin, peut-être par simple souci d'éviter
qu'ils terminent leur vie dans la gêne la fortune personnelle
de Boyer selon B. Ardouin ne s'élevait même pas à
25.000 piastres , de verser à Madame Joute Lachenais,
deux jours avant de faire tenir au sénat sa lettre de démission,
«... la somme annuelle que celle-ci, suivant le vu
de la loi du 27 avril 1818, aurait du recevoir du Trésor,
et qui ne lui avait jamais été réglée.
Il signa un ordre de paiement de 29.000 gourdes et plus dues à
Célie Pétion»(7).
Après 36 ans de règne, une vie aussi bruyante d'ordres,
aussi riche de démêlés de cour, pouvait-elle
s'accommoder de routines différentes et des rigueurs astreignantes
de l'exil? Quatre mois, en effet, après son départ
du pays, le 22 juillet 1843, Joute Lachenais meurt à Kingston,
Jamaïque. Boyer, dit-on, l'aurait épousée peu
avant sa mort. Sa fille Hersilie mourra également deux ans
après.
(1) Placide David, cité dans Femmes haïtiennes,
op.cit. p67.
(2) Thomas Madiou, op.cit. Tome V, pp12-13.
(3) Célie Pétion est morte à l'âge de
20 ans, le 28 septembre 1925 des suites d'une fièvre pernicieuse.
On lui reconnaissait de qualités humaines incontestables
et une telle propension à servir que, malgré son jeune
âge, on la comparait déjà à Claire-Heureuse
Dessalines.
(4) (7) Georges Corvington, Port-au-Prince au cours des ans,
Tome III pp83 et 93
(5) A ne pas confondre avec le futur empereur.
(6) Thomas Madiou, op.cit. Tome III, p470. |