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L'affectueux portrait qu'a laissé Alice
Garoute de sa mère Pauline Brice, évocateur, sans
nul doute, de l'atmosphère singulièrement tapageuse
de notre fin de siècle, nous donne à contempler, d'une
folle mais attachante témérité, une femme,
une héroïne, devrions-nous dire, à qui n'ont
fait défaut qu'une fonction politique, ou mieux encore, des
épaulettes pour se voir l'intérêt d'un chapitre
de nos manuels d'Histoire.
Sur du général Broussais Brice «qui
lui faisait confiance et la consultait presque toujours avant de
prendre une décision grave»(1), elle
ne manquera pas, lors de cette guerre civile de 1868 qui, pour la
deuxième fois, verra notre pays scindé en trois Etats,
de faire montre d'une trempe d'âme toute particulière
quand, tous les siens emboîtant prudemment le pas au général
Brice parti dans la Grande-Anse retrouver l'insurrection, elle fera
le choix de rester seule à Port-au-Prince braver la fureur
et l'affolement du président Salnave. Tentative du gouvernement
de l'Etat central d'intimider sa famille? Elle se retrouvera alors
en prison où elle se liera d'amitié avec Mme Nord
Alexis «gardée en otage» elle aussi, son mari comptant
au nombre des insurgés les plus en vue du Nord.
Grâce à l'intercession de quelques amis influents
cependant, Pauline Brice ne tardera pas à être libérée
et aussitôt dehors, se mettra en frais d'organiser l'évasion
de Mme Nord Alexis. Quelque temps après, en effet, se faisant
un complice du fils d'un geôlier, gagné tout entier
durant son court passage en prison, elle se fera amener la dame
Alexis que, dans la cour de la loge maçonnique attenante
à la prison, elle viendra en personne accueillir la nuit
de l'évasion pour la conduire à couvert dans une légation
étrangère.
Sachant pertinemment de quoi était capable «cette race
Brice», le président Salnave ne tardera pas alors à
ordonner au général Florvil Hyppolite, commandant
de l'arrondissement de Port-au-Prince, l'arrestation de Mme Brice,
aussitôt soupçonnée. L'ordre d'arrêt lui
ayant été signifié, elle profitera de quelques
minutes gracieusement accordées pour troquer ses vêtements
contre le port et les habits plus communs de sa servante et parviendra,
ainsi accoutrée, à tromper la vigilance des nombreux
gardes en faction et à gagner le Consulat de France.
Loin d'être à court de simulation, comme pour narguer
l'interdiction qui lui est faite de quitter Port-au-Prince
Salnave craignant sans doute un abouchement de renseignements précieux
avec son frère , un soir que des officiers francais,
venus répondre à une de ces soirées gracieusement
données, s'étaient présentés au consulat,
elle soudoiera le matelot porteur de falot leur servant de guide
et laissera la ville travestie en cet état.
L'impénitente audace de cette femme verra son couronnement
dans l'initiative qu'elle prendra cette nuit de 1879 de sauver la
famille du chef du parti libéral en exil, Boyer Bazelais,
des répresailles d'un gouvernement (celui de Salomon), peu
scrupuleux en la circonstance des prescriptions d'une Constitution
abolissant la peine de mort en matière politique. Avertie
des perquisitions devant être opérées chez le
consul anglais Byron(2), refuge de la famille Bazelais
et cache d'armes occasionnelle des insurgés, elle passera
la nuit entière, (ainsi que sa fille Eugénie Cajuste
et Télécile Michaud, servante dévouée
de sa famille) juchée sur une échelle à entreprendre
de débarrasser fusils et munitions dans une maison voisine
du consulat, occupée à l'époque par le couple
Luders, assez compréhensif et courageux en l'occurence, pour
ne rien trouver à redire d'un chargement aussi compromettant
venant terminer son affolante course dans ce puits encore en usage
où il est soigneusement englouti.
Les temps n'étaient plus les mêmes, quand le 22 septembre
1883, en représailles à l'insurrection bazelaiziste,
«une populace déchaînée pilla et incendia
les quartiers habités par les libéraux»(3),
Pauline Brice, qui aura pourtant le cran de tenir tête six
ans plus tard au président Florvil Hyppolite jusqu'à
le rendre «fou de colère», n'aura d'autre recours
que de gagner l'exil à Kingston où, pendant cinq ans,
se privant, s'endettant quand il le fallait, elle fera de sa maison
«l'Auberge de l'ange gardien où tous les Haïtiens
amis ou inconnus étaient sûrs de trouver substantiel
repas, paroles réconfortantes»(4).
Pauline Brice-Thézan mourra dans la nuit du 29 au 30 juillet
1893, à 48 ans.
(1) Alice Garoute, Femmes haïtiennes, op.cit. p118.
(2) Le consul Spencer Saint Jhon, tout comme d'autres représentants
du corps diplomatique, le commerce étranger et le clergé
romain, auront joué dans cette crise un rôle non négligeable,
en soutenant en effet «matériellement et moralement
les possédants nationaux menacés». Voir André
Georges Adam, Une crise haïtienne, 1867-1869, Sylvain Salnave,
p 158 et suiv.
(3) Dr. J.C. Dorsainvil, op.cit.p265.
(4) Alice Garoute, op. cit. p122. |