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Plus connue sous le surnom de «La Belle Victoire»
dont elle sera gratifiée par une malice populaire jamais
en défaut(1), Victoire Jean-Baptiste est cette
paysanne analphabète, originaire de l'habitation Campêche
à Milôt, qui, en dépit de l'indignation toute
bourgeoise du tout Port-au-Prince, l'inquiétude du ministre
de France à Port-au-Prince(2), et le désespoir
où se trouve une Délégation apostolique, qui
trouvera mieux son compte à feindre d'ignorer sa présence
à certaines cérémonies officielles, «...domina
quelque temps la vie politique haïtienne, avec le privilège
de nommer et de révoquer, à sa guise, ministres et
fonctionnaires, de mettre en selle et sur le chemin de la Présidence
Tirésias Simon Sam ou de tenir en laisse le plus terrible
et le plus irascible de nos présidents, Florvil Hyppolite».(3)
Repérée au Cap autour de ses 16 ans, Victoire semble,
à cet âge déjà, faire les frais amusés
de ces conversations badines dont semble si friande la métropole
du Nord quand, après de banales aventures, elle se laisse
prendre, ainsi qu'il en est de beaucoup d'autres jeunes filles avant
elle, aux filets du séduisant Oswald Durand. Meurtrie de
cette idylle éphémère, tout au goût du
poète d'Idalina et de Choucoune, elle serait retournée,
après quelque temps d'une vie précaire, à son
village natal où l'on perd malheureusement toute trace d'elle.
On ne la verra resurgir qu'aux environs de 1886 (elle a alors 25
ans), période probable où la ville du Cap se fait
l'écho de ses ébats avec Tirésias Simon Sam
avec qui semble se nouer une aventure, de très courte durée
certes, mais qui ne l'empêchera nullement de lui vouer, nous
le verrons, une reconnaissance profonde et non moins profitable.
Autour de cette époque également, doit dater, avec
sa rencontre de Mme Gélin Hyppolite (mère du futur
président) qui la recueille chez elle et décide d'utiliser
ses services au sein de la famille, ce premier rendez-vous tant
souhaité avec une bonne fortune qui de longtemps ne démordra
pas. Victoire Jean-Baptiste, alors à son plein épanouissement
de jeune femme, se verra aimée d'un homme, (Chéry
Hyppolite, fils de Florvil Hyppolite, futur député
du peuple) qui, loin de l'esprit de passade dont semblaient animés
ses précédents amants, a tôt fait de la sortir
de cette situation en tous points pénible qui avait semblé
jusque-là son lot, et, se faisant fort de l'installer sur
ce pied de respectabilité qui seul lui paraît digne
d'une maîtresse si bien pourvue en attraits, lui ouvre, peut-être
ainsi, les portes d'une réussite et d'une splendeur sans
doute jamais imaginées.
En effet, lorsqu'en octobre 1889, l'ombrageux Hyppolite, victorieux
de la guerre contre Légitime, prend soin, avant de se rendre
en triomphe à Port-au-Prince, de constituer de gens sûrs
et bien en main (de préférence ses concitoyens) son
escorte et sa maison, la femme de confiance pressentie pour assurer
l'intendance de sa cuisine et de sa cave se faisant impatiemment
attendre, c'est à Victoire Jean-Baptiste, on le devine, au
charme de laquelle ne semble nullement insensible le colérique
général, que se trouve tout naturellement confiée
la besogne. Celle-ci, du jour au lendemain donc, se voit coquettement
et confortablement installée à la capitale. Alors
se fera jour une ascension, l'une des plus singulières et
fulgurantes de notre histoire, qui la verra d'abord prendre pied
au Morne-à-Tuf puis, une fois établie son influence
grandissante et tapageuse sur un homme dont entre-temps, à
la mort de Chéry en 1893, elle serait devenue la maîtresse
(influence qui, on l'a vu, ne manque pas d'alarmer et à laquelle
on soupconne n'être nullement étranger certain don
de vision, bien utile à découvrir à
temps pièges et conspirations au président), au Palais
national même, où, parée de prestigieux atours,
elle semble, au grand dam de ses détracteurs, faire tranquillement
office de mascotte et presque de première dame.
On serait sceptique et en droit de se questionner sur la toute-puissance
qu'on reconnaît alors à Victoire si les faits rapportés
ne paraissaient d'une éloquence si désarmante. Le
président Hyppolite ne permettant «jamais à
quiconque de s'opposer à ses ordres ou à
ses moindres désirs», Madame Victoire, pour s'être
vu refuser le paiement par le ministre des Travaux Publics, le réputé
Brénor Prophète, d'une somme considérable réclamée
sous prétexte de travaux effectués à la résidence
secondaire du président à Mon Repos, obtient immédiatement
sa révocation dans le même temps qu'elle parvient sans
difficulté aucune à la nomination de Tirésias
Simon Sam au Ministère de la Guerre (31 décembre 1894).
A un moment où le pays est dans une situation financière
critique, des sommes substantielles sont assez régulièrement
prélevées des caisses de l'État à son
bénéfice personnel et le président lui fait
don de maintes habitations dans le Nord dont celle de Bayeux (à
Port-Margot) où elle entreprend une plantation de canne à
sucre sur grande échelle avec projet d'installation d'une
sucrerie.
24 mars 1896: Florvil Hyppolite meurt d'un arrêt cardiaque
en prenant bien soin, quelques temps avant, de prier son médecin-ami,
le Dr. Louis Audain, «de protéger Victoire, par tous
les moyens, (...) J'apprécie beaucoup cette femme
pour tous les services que j'ai reçus d'elle». Accompagnée
donc de Lhérisson (fils du président, commandant sa
cavalerie), elle sera, l'après-midi du même jour, mise
à couvert à la Légation de France jusqu'à
ce que, rassurée par l'installation à la présidence
de son ancien ami, Tirésias Simon Sam, elle retourne s'installer
au Cap-Haïtien.
Là, à mesure que passent le temps et cette colère
qui ne manquait pas de poindre à son nom, on n'entendra presque
plus parler d'elle. Sans doute lui connaît-on, avec Edouard
Jérome, courtier d'origine martiniquaise, avec qui elle vit
en honnête plaçage, un amant des charmes tardifs, mais
l'étoile de la chance semblait avoir depuis longtemps tourné
et c'est à grand peine, nous dit-on, ses affaires jadis si
prospères ne cessant au fil des ans de péricliter,
que l'on parvient à sauver de la débacle ces maigres
débris qui suffiront sans doute à peine à assurer
des vieux jours que l'on imagine plutôt pénibles. Elle
meurt le 6 juin 1924 à l'âge de 62 ans. Ses funérailles
chantées à la loge «l'Haïtienne» du
Cap dont Edouard Jérôme est alors le vénérable,
et qui passent inapercues, verront la disparition à tout
jamais d'une femme, la plus audacieuse s'il en fût, mais dont
le nom, évocateur de gracieux ébats, demeure à
jamais gravé dans cette chanson où le peuple, comme
pour se venger «d'un chef d'Etat dont chaque froncement de
sourcil faisait trembler la République», (faisant fond
sans doute sur de possibles infidélités de la dame)
se plaira à s'imaginer son rival mieux partagé en
amour:(4)
Bonswa dam n a prale dodo (ter)
Ce soir chez la Belle Victoire
(1) Surnom qui se verra immortalisé dans cette méringue
bien connue, l'une des rares chansons urbaines à parvenir
jusqu'à nous.
(2) Lequel Ministre de France, à demi scandalisé,
prendra vite soin d'en toucher mot au Quai d'Orsay.
(3) J. Fouchard, Regards sur l'Histoire, pp103 et suiv.
(4) Georges Corvington,, op.cit, Tome IV, p58. |