|
«Les règles d’une justice naturelle commandent de mettre la femme en possession de ses droits absolus, intangibles et imprescriptibles et de délivrer ses activités de toutes les entraves injustes et inutiles».
Maurice V. Lubin
«Le mouvement des femmes peut se comparer, par son importance, aux mouvements qui ont abouti à l’abolition de l’esclavage, aux mouvements d’indépendance dans les pays colonisés et à l’organisation politique de la classe ouvrière».
Encyclopédie Guiness
1934: année charnière de notre histoire. Renaissance
civique? Volonté farouche de l'Haïtien de se prendre
enfin en main? La désoccupation américaine fera place
nette à un nombre imposant d'initiatives et de regroupements
de tous genres où, dans l'euphorie des lendemains qui chantent,
assidûment vont s'acharner hommes et femmes, à creuser
des sillons nouveaux au quotidien haïtien.
D'un apport appréciable se feront les femmes
à des moments forts de la longue lutte en faveur de cette
désoccupation. Dès la création de l'Union patriotique
(juillet 1915) et au fil de l'implantation de ses 41 filiales de
province, en effet, nombreuses les retrouvera-t-on déjà,
dans les maisons, les marchés et les lieux publics, occupées
à la collecte de fonds indispensables aussi bien au soutien
d'une campagne intérieure assidue contre l'occupant que pour
l'envoi de délégués chargés de faire
valoir, aux Etats-Unis mêmes, auprès d'instances influentes,
les doléances haïtiennes. Quand, suite à une
décision de la Ligue internationale des femmes pour la paix
et la liberté d'ouvrir sur place une enquête sur le
maintien d'une occupation de plus en plus décriée,
arrivèrent, en 1926, à Port-au-Prince les délégués
Paul Douglas, Emily Green Balch et Grace Watson, ce furent par les représentantes de cette Ligue en Haïti, Mmes Eugénie
Malebranche-Sylvain et Pierre Hudicourt, qu'ils furent
reçus et guidés. Enfin, nous devons à une initiative
également féminine, en l'occurence celle de Mmes
Perceval Thoby, Thérèse Vieux-Clesca, Justinien
Ricot, l'organisation, en 1930, de cette grande manifestation
pacifique qui défilera dans les rues de la capitale à
seule fin de notifier à la Commission Forbes cette volonté
unanimement partagée de voir l'occupant débarrasser
le sol d'une présence indésirable(1).
Si éloquents que puissent paraître ces faits cependant,
ce n'est pas moins dans ce bouillonnement multiforme de la désoccupation,
qu'avec la fondation notamment d'une association pour l'émancipation
de la femme haïtienne, que se précisera l'émergence
d'une conscience clairement affirmée des femmes d'assumer
formellement leur part de responsabilité dans la vie politique
de leur pays. Ainsi naîtra, le 3 mars 1934, à rebours,
dirait-on, d'un certain piétinement du mouvement féministe
international, la Ligue féminine d'action sociale, premier
regroupement féministe haïtien qui, peu de jours après
sa création, du reste, se verra frappé de l'interdit
de fonctionner d'un gouvernement ombrageux de son seul programme
jugé alors par trop subversif et ambitieux(2).
Mais un vide était à combler, tâche pour laquelle
semblait alors prête et armée une volonté haïtienne
de sortir des ornières étriquées et de la voie
de garage des bonnes uvres. Pour déjouer la censure
et s'arracher un droit de cité, réunies en comité
de direction, Madeleine Sylvain, Alice Garoute, Fernande Bellegarde,
Olga Gordon, Thérèse Hudicourt, Marie Corvington,
Alice Téligny-Mathon, Esther Dartigue, Maud Turian et Georgette
Justin, sauront faire prendre un visage plus complaisant à
un programme dont l'objectif, reformulé, se réduit
cette fois-ci malicieusement à un seul point: l'amélioration
physique, économique et sociale de la femme haïtienne.
Grâce à l'imposante conviction et l'esprit de combat
de ces femmes en qui, bien vite, on croit découvrir des suffragettes
enragées, l'action de la Ligue, telle une traînée
de poudre, s'étendra aux principales villes du pays. Ici
le ralliement de groupements de femmes existantes. Là, la
création de filiales par des représentantes locales
ou déléguées: Port-de-Paix (février
1935 / Mme Colbert Saint-Cyr, présidente), Saint-Marc
(septembre 1935 / Mme Jérome Adé, présidente),
Les Cayes (octobre 1936 / Mme Albert Stacco, présidente),
Jacmel (1937 / Emmeline Carries-Lemaire), Pétionville,
Léogane, Gonaïves, Cap-Haïtien... S'arc-boutant
à une ardeur jusque-là insoupçonnée,
ces entreprises se révèlent alors innombrables: sensibilisation
et éducation civique de la femme, cours du soir pour les
ouvrières des quartiers populaires, caisse coopérative
populaire, conférences à travers le pays, création
de bibliothèques pour les membres, ouverture d'un foyer ouvrier,
pétitions aux instances concernées pour l'augmentation
du nombre des écoles de filles, la création de lycées
féminins, la réclamation d'un salaire égal
pour un travail égal... et il n'est pas jusqu'à la
prostitution qui ne se verra l'objet de réquisitoire comme
en témoigne cette pétition pour la fermeture des maisons
closes.
Nous ne saurions, sans risque de réduction, faire de ce
regroupement le fer de lance de ce remous qui, à l'époque,
semble porter les femmes au plus avant de la scène. Force
nous est, néanmoins, de constater que sa création
coincide étonnamment avec l'apparition dans la vie publique
de toute une pléthore de femmes agissant non plus dans le
cadre ou le courant de mouvements déjà lancés
mais au sein de regroupements à vocation et d'initiative
toutes féminines(3). D'un ferment appréciable
également semblent avoir compté ses interventions
constantes dans l'éclosion spontanée ou non de certains
mouvements qui, bien que d'une gestation quelquefois sans véritable
lendemain, ne manqueront nullement d'être à l'époque
d'un poids pour le moins significatif. Ainsi en sera-t-il par exemple
de celui du Lycée des Jeunes Filles, troisième établissement
scolaire à gagner les rues et à défier la matraque
policière dans les manifestations de 1946 en faveur des libertés
démocratiques, de celui plus organisé du Comité
d'Action féminine, constitué le 8 janvier 1946, «en
vue de prendre une part active à la lutte en cours et d'obtenir
l'égalité civique et politique», du mouvement
enfin qui verra plus tard l'adhésion à la cause féministe
d'organisations politiques tels le PSP, le PCH et Combat(4),
sans oublier également l'action clandestine de groupes de
femmes lors du soulèvement qui culminera à la chute
de Magloire en 1956(5).
Au niveau des interventions publiques et, cette
fois-ci, à portée nettement plus sensibilisatrice,
la Ligue ne se révélera pas moins remuante et créative.
En effet, moins d'un an après sa création, elle compte
déjà à son actif la publication de La Voix
des Femmes(6), dont l'objectif n'est pas moins d'être
tout à la fois un organe de ralliement qu'un outil d'élévation
de la conscience féminine. On la verra également,
suite à l'invitation du Commissariat général
de l'Exposition internationale du Bicentenaire de Port-au-Prince,
en avril 1950 (10 - 15 av.), entreprendre avec succès, sous
la présidence de Mme Lucienne Heurtelou-Estimé,
première dame de l'époque, le premier Congrès
national des femmes haïtiennes qui, fait sans précédent
dans notre pays, réunira les déléguées
de 44 associations féminines haïtiennes et 32 déléguées
de 17 organisations étrangères et internationales
de renom(7) dont Fortuna Guéry(8)
(en 1952, La Ligue s'est affiliée à l'Alliance internationale
des Femmes). Et enfin, acquis considérable, après
une longue lutte qui aura duré 25 ans et où, tour
à tour calomniée et bafouée, elle verra quelquefois
ses adhérentes sévèrement molestées,
elle parviendra, couronnement d'efforts suprêmes, à
obtenir en 1950, le droit de vote et d'éligibilité
des femmes à tous les postes électifs(9).
A son actif également, l'élection
aux municipales de 1955 de 8 femmes aux mairies de plusieurs villes
du pays et une présence encore plus marquée aux élections
de 1957 où, Madeleine Sylvain-Bouchereau se retrouvera en
lice pour le siège de sénateur du département
de l'Ouest, faisant ainsi figure de première femme de notre
histoire à briguer un poste acquis, du reste, à une
femme trente ans plus tard avec l'élection en 1987 de Myrlande
Manigat.
N'est-il pas regrettable néanmoins que, tournant le dos
à leur propre espace de combat, certaines adeptes des plus
influentes de la Ligue, auxquelles incombait impérieusement
le maintien, à tout prix, au sein de leur mouvement, d'un
climat d'unité, seul propice à la poursuite d'un idéal
commun, aient résolument choisi, pour la circonstance, de
faire d'un parti influent de l'heure, en l'occurence celui de Déjoie,
leur créneau de lancement, ce qui, quand on connaît
l'intolérance qui, en tout, semble de règle en Haïti,
ne risquait pas d'être sans conséquence pour la Ligue.
Toujours est-il que l'échec de ce parti, qui aurait joui
du soutien de la majorité de ses membres, des raidissements
même au sein du groupe, lot habituel de ce genre d'implication,
pour ainsi dire, partisane, qui n'ont pas manqué alors de
s'ensuivre, affectant à mesure les contours déplorables
d'une zizanie rancunière et destructrice, semblent avoir
précipité, l'année même de ces élections,
l'émiettement d'un mouvement qui a jalonné d'acquis,
aujourd'hui encore si tangibles, plus de vingt-cinq heureuses années
de lutte et d'émancipation féminines, et ce, avant
même que le lourd manteau de silence que constitue le long
règne du duvaliérisme n'achève de le réduire
à néant.
C'est donc brisée et en lambeaux et comptant derrière
elle ses années les plus fructueuses, que la Ligue féminine
d'action sociale s'apprêtera à affronter les années
de plomb. Délogée en 1957, sans préavis, du
local où elle tient la permanence à l'avenue Marie-Jeanne,
ses archives mises à la rue, ses membres pivots terrées
ou en exil, la Ligue n'a jamais été officiellement
dissoute mais n'a gardé qu'un comité minimal dirigé
par Lydia Jeanty, Solange Dominique puis Marie-Thérèse
Colimon-Hall entre autres. On ne lui rapporte pour la période
aucune action significative.
Le féminisme haïtien se retrouve alors à son
étiage et il faut attendre les années 80 pour que,
alimentée par une jeune étudiante, une timide résurgence
tente de percer au jour. Marie Laurette Destin alors, crée
et préside le Mouvement féministe haïtien qui,
dans une perspective plutôt marxiste, se propose de dépasser
l'action de la Ligue, rechercher contre tout statisme «d'autres
formes d'avant-gardisme pour dépasser les vieilles échappées
(intellectuelles) et aborder de front les vrais problèmes
d'aujourd'hui»(10). A l'exception de ces quelques
articles de journaux que signera sa présidente, rien malheureusement
ne semble avoir survécu de ce remous resté en rade.
Une tentative de regroupement et de redynamisation de la Ligue
initiée en avril 1986, deux mois après la chute de
Duvalier, a pu réunir 150 de ses membres. Aujourd'hui, ne
comptant plus que quelque 90 adhérentes, la Ligue voit ses
actions et toute son ardeur passées refluer de plus en plus
dans l'assistance sociale. Une de ses uvres, le foyer Alice-Garoute
créé par Madeleine Sylvain-Bouchereau dans les annees
50 à Tabarre et qui abrite aujourd'hui une école professionnelle,
un centre d'alphabétisation des adultes (de préférence
femmes), un club de mères, un centre nutritionnel, et le
dispensaire Madeleine-Sylvain, a quand même pu défier
le temps, et est animée par Hedwige Gaillard avec l'appui
de quelques membres actifs. La présidence de la Ligue est
actuellement assurée par Paulette Poujol-Oriol.
(1) Madeleine Sylvain-Bouchereau, Femmes haïtiennes,
op.cit. p81.
Claude Moïse, Constitution et luttes de pouvoir en Haïti,
Tome 2, p287.
(2) Pour atteindre ses objectifs, la Ligue s'était fixé
les buts suivants clairement formulés dans ses statuts: a)
contribuer à l'amélioration physique, intellectuelle
et morale de la femme haïtienne pour la rendre consciente de
ses devoirs sociaux; b) résoudre les problèmes concernant
le protection de l'enfant; c) faire reconnaître l'égalité
civile et politique de l'haïtienne.
(3) Notre lecture ne se prête malheureusement pas à
un listing exhaustif de toutes les femmes actives de l'époque,
nous nous devons par contre de signaler qu'elles étaient
nombreuses en effet, ces femmes dont l'implication a été
déterminante dans la lutte engagée. (Pour en savoir
plus, voir: Le Féminisme, 1951, publication de la
Ligue)
(4) Direction du Comité d'Action Féminine: Mme Jacques
Roumain, présidente, Mme Max Sam, vice-présidente,
Jacqueline Wiener-Sylvera, secrétaire, Léonie Coicou-Madiou,
secrétaire-adjointe, MMes Edmond Gaetjens, Claire Jaeger-Pressoir,
Odette M. Roy... conseillères.
(5) Madeleine Sylvain-Bouchereau, op.cit. p241 et suiv.
(6) «La Voix des femmes, concrétisation de
l'ardent désir des femmes de marquer leur présence
dans le développement de la vie nationale. Le périodique,
excellemment dirigée par Jeanne Perez, secondée par
Mme Cléante Desgraves-Valcin et Mme André Laroche,
va rapidement s'imposer à l'attention du grand public. Des
représentantes qualifiées de la pensée féminine,
Madeleine Sylvain-Bouchereau, Gilberte Vieux, Lélia Lhérisson,
Yvonne Hakime-Rimpel, apporteront à la revue une collaboration
appréciée qui contribuera à son rayonnement»
Georges Corvington, Tome 7, p224.
(7) Ce congrès est, à date, le plus important réalisé
en Haïti, tant par la rigueur de son organisation, le nombre
et la variété des sujets abordés que par le
nombre et la variété des intervenants. Les Vux
en 16 points qui en sortiront témoignent de la qualité
des travaux et d'une vision intégrée de l'émancipation
de la femme. Le Féminisme, 1951, publication de la
Ligue féminine d'action sociale.
(8) Fortuna Guéry, enseignante à l'Ecole normale,
professeur unique et attitrée des filles du président
Louis Borno, inspectrice générale des écoles
sous la présidence d'Estimé (la première femme
à occuper ce poste?), amie des plus grandes personnalités
politiques est une des femmes en vue de l'époque. Nommée
par le président Magloire, représentante de la Femme
haïtienne à la Commission de l'ONU travaillant sur le
statut de la femme (elle y siégera dix ans), elle est aussi
membre de la Ligue féminine d'action sociale, et participera
donc à ce Congrès au double titre de membre du Comité
des fêtes et déléguée de la Commission
interaméricaine des femmes.
(9) Il est intéressant de signaler à ce propos que
le premier document juridique international qui établit ce
principe d'égalité des droits politiques, à
savoir la Convention sur les droits politiques de la femme,
ne sera adoptée par l'ONU que deux ans plus tard (1952).
(10) Le Petit Samedi soir, no.571, pp20-26
|