|
Incontestablement une des actrices les plus brillantes de son
temps, éducatrice, féministe farouche, activiste politique,
elle est tout ce qu'il y a d'inclassable.
 |
|
1908, année funeste entre toutes, verra, quatre ans après
son retour de Paris(1), Léonie Coicou violemment
emportée dans le tourbillon de ce qui, événement
troublant d'époque, aura sans doute été appelé
à demeurer pour elle le cauchemar de toute une vie: l'assassinat
du poète Massillon Coicou, son père, ainsi que de
deux de ses oncles(2). Quand, dans la foulée de
cette enquête mémorable, savamment orchestrée
un an plus tard par Pierre Frédérique, il est donné
à lire dans les colonnes de l'Impartial, en des termes
toute d'une dignité retenue, ce démenti que, pour
réhabiliter l'image à trop bon compte flétrie
d'un père, elle juge bon d'infliger à un article tendancieux
de Clément Magloire(3), ce sera alors
l'occasion d'admirer, déjà présente à
cet âge (elle n'a alors que 18 ans), cette fermeté
de caractère appelée plus tard à constituer
l'un des traits fondamentaux de sa personne.
Sur les pas de son père, on la voit, très tôt,
s'engager dans la voie ingrate de l'enseignement où, se dépensant
sans mesure, elle ne tardera pas, tout comme celui-ci du reste,
à s'imposer du meilleur d'elle-même. Promue très
vite directrice de l'école des Filles, plus tard débaptisée
école Thomas-Madiou en mémoire de l'historien, aïeul
de son époux, elle semble s'y être alors consacrée
corps et âme et ne s'occuper uniquement que de cet aspect-ci
d'un talent pour le moins multiforme, les planches ainsi que la
scène politique, fait incompréhensible pour quelqu'un
ayant connu très tôt des débuts si prometteurs,
ne la recouvrant en effet seulement qu'environ une trentaine d'années
après.
Actrice de talent, son nom reste pour plus d'un attaché
à celui d'un théâtre de qualité au rayonnement
duquel elle ne laissera jamais, les planches une fois reprises,
de contribuer. En effet, après un timide mais fructueux début
au théâtre de Cluny à Paris qui la verra, très
jeune, incarner dans la pièce Liberté, de son
père, le rôle de Petit Sim, elle verra son nom figurer
dans les années quarante, années d'or du théâtre
haïtien, parmi les interprètes de pièces qui
semblent avoir gagné pour longtemps le suffrage enthousiaste
et admiratif du public. Parmi celles-ci, il convient de citer Le
Torrent (18 mai 1940), couronné du Grand Prix dramatique
du président de la République et dans laquelle, aux
côtés de Simone Barrau, Charles de Catalogne, Martial
Day, Simon Desvarieux, Georges Dupont, André Gerdès,
Paul Savain, tous talentueux acteurs de l'époque, elle tient
sans conteste une place de premier plan; la Famille des Pitite-Caille,
roman de Justin Lhérisson adapté pour la scène
par Pierre Mayard, gros succès de l'année 1942,
Le Triomphe de la terre d'Antoine Salgado, Sanite Belair
de Jeanne Perez (10 août 1942), Min Coyo(1943), Barrières
(1945), Lococia de Marcel Sylvain...(4),autant
d'uvres qui auront vu la confirmation d'un talent dont l'éclat
et la constance ne laisseront jamais de séduire.
Militante sociale, on ne manque pas également de la retrouver
à la même époque membre active d'une dizaine
d'associations culturelles et civiques dont La Ligue féminine
d'action sociale qui la compte en 1950 au comité administrateur
du premier Congrès des femmes haïtiennes. Vice-secrétaire
du Comité d'action féminine (CAF) qui, depuis sa création
le 8 janvier 1946, participe activement à la lutte politique,
Léonie se fera aussi, lors de ce grand «vent de janvier»,
le porte-parole convaincu des révendications féminines.
En 1955, elle est la première femme à briguer le poste
de maire de Port-au-Prince, formant aux côtés de Maud
Hudicourt-Dévarieux et de Lydia Jeanty, candidates assesseurs,
ce trio de femmes qui, à l'époque, provoquera tant
de remous. Une constante implication politique qui lui vaudra d'être
appréhendée et battue en 1950 lors d'une manifestation
en faveur des droits politiques de la femme, la verra à deux
reprises en janvier 1946 et en mai 1957, faire les frais également
de séjours en prison.
Tant d'activités, jointes à l'astreignante tâche
du soin quotidien de ses huit enfants, n'empêcheront nullement
Léonie Coicou-Madiou, à la Division de conciliation
et d'arbitrage du Bureau du travail, où elle est nommée
en 1947 de participer activement, aux côtés de Denyse
Guillaume, à la mise sur pied d'une section féminine
préoccupée de la protection de la mère et de
l'enfant. Elles ne l'empêcheront pas non plus, sur la nomination,
en octobre 1959, du président Francois Duvalier, d'être
membre quelques années plus tard de la Commission communale
de Port-au-Prince.
Léonie Coicou-Madiou s'est vue, par deux fois, l'insigne
objet d'une décoration: d'abord celle de l'Ordre national
Honneur et Mérite pour son dévouement à l'éducation
de la jeunesse décernée par le président Sténio
Vincent puis celle de l'Ordre de Toussaint-Louverture par le président
Francois Duvalier pour son action sociale et sa contribution à
la formation de la jeunesse .
(1) Léonie Coicou-Madiou fera une partie de ses études
à Paris où son père a été secrétaire
de la Légation haïtienne puis chargé d'affaires.
(2) Massillon Coicou, écrivain et firministe convaincu et
ses deux frères Horace et Louis, soupçonnés
d'un complot visant au renversement de Nord Alexis, ont été,
ainsi qu'une vingtaine de leurs amis, sauvagement assassinés,
dans la nuit du 14 au 15 mars 1908, sur l'ordre du général
Arbau Nau. (Voir : Gérard Jolibois, L'Exécution
des Frères Coicou et Jean Desquiron, Haïti à
la Une, tome 2)
(3) G. Jolibois, op.cit. p74
(4) G. Corvington, op.cit, Tome 7, p293 et suiv. |