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«Notre ligne de conduite sera inspirée
des nobles traditions du journalisme qui se conçoit dans
l'indépendance du caractère, la conscience du devoir,
l'amour de la vérité, et le sain respect des principes
démocratiques qui représentent, à l'heure actuelle,
les pivots de notre vieille civilisation occidentale.» **
Yvonne Hakim Rimpel
De Marie Louise Horatia Benjamin et de Eli Abdallah Hakim, elle
naît à Port-au-Prince en 1906. Unie au berceau au fils
d'une famille amie (Anis Sassine), quel ne sera son dépit
quand, à 14 ans, elle se verra dans l'obligation de passer
outre cet intérêt passionné voué très
tôt aux études, pour se donner à son promis.
Non résolue à la servitude d'une tradition autoritaire,
elle décidera alors, par la lecture, la fréquentation
des salons littéraires et, sous le judicieux conseil de Paul
Savain, celle tout aussi assidue de l'École de Droit, de
parfaire seule sa formation et ce, à la réprobation
ouverte de parents qui renonceront une fois pour toutes à
comprendre le jour où de concert avec son mari (dont elle
restera une amie toute sa vie), elle décide, malgré
la naissance de leur fille, de mettre fin à une union nullement
appelée, somme toute, de leurs vux réciproques.
En 1934, parmi les jeunes et très actives fondatrices de
la Ligue féminine d'action sociale on ne s'étonnera
nullement de compter Yvonne Hakim appelée au sein de la rédaction
de La Voix des femmes, à jouer un rôle de premier
plan. Très impliquée socialement, elle est
alors également correspondante à Port-au-Prince de
La charité s'il vous plaît, uvre de bienfaisance
qui a élu son terrain d'action dans la ville des Cayes,
autant que membre de la Ligue contre l'Analphabétisme
(à l'époque ses enfants, nous rapporte l'une de
ses filles, verront leur argent de poche ainsi que leur sorties
gagnés en fonction du nombre de cours dispensés au
personnel domestique des maisons du quartier réuni sur sa
galerie improvisée pour la circonstance en école du
soir).
1946 retrouve évidemment Yvonne Hakim-Rimpel mobilisant
toute son énergie en faveur des libertés démocratiques.
Revenue très vite de l'euphorie de la bataille gagnée,
et, déçue peu après de l'orientation étroite
et mesquine vite prise par le mouvement tant prometteur de janvier,
elle décide d'élargir son champ d'intervention en
dehors de la Ligue et fonde Escale, un bi-hebdomadaire d'information
dans le but d'élargir et de donner voie aux acquis récents
(1er avril 1951). Elle en sera pendant 6 ans, la gérante,
le moteur, l'éditorialiste et la principale rédactrice
aux côtés d'éminents collaborateurs. Du temps
de reste, elle trouvera également à accorder au théâtre
et sera à côté de Cylotte Coicou, Jacqueline
Wiener-Silvera, Charles de Catalogne, Simon Desvarieux, Lucien Lemoine
et Edouard Dupont, un des acteurs de la pièce Cyclône
, de Sommerset Maugham jouée au Rex Théâtre
le 9 mai 1949 à la soirée inaugurale de la Société
nationale d'Art dramatique, nouvellement créée.(1)
Déjoïste convaincue, elle participe activement à
la campagne électorale de 1957. Peu avant ces élections,
sa revue qui ne mâchait pas toujours ses mots aux agissements
de l'heure publie A moi général, deux mots,
article qui n'est ni plus ni moins qu'une révélation
de ces basses manuvres auquelles se prête impunément
le général Kébreau afin d'assurer la
montée au pouvoir de son favori en l'occurence Francois Duvalier,
le même, du reste, à qui elle avait déjà
bien pris soin de signifier de vive voix qu'elle n'entendait aucunement
compter de ses promoteurs. La dernière édition de
Noël 57, au demeurant la dernière parution de Escale,
et qui voit sous la manchette: Peuple à genoux, attends
ta délivrance, Hakim Rimpel, entre autres protestations,
s'élever énergiquement contre la récente arrestation
de Gilberte (Boubou) Vieux, constituera comme le sommet de cette
virulence et de cette manière ironique dont elle s'était
fait une arme de choix durant toute cette campagne contre Duvalier.
L'affaire Hakim Rimpel
Duvalier gardant encore intacte cette couleur d'homme de progrès
lui servant de voile, voire de tremplin, Yvonne Hakim-Rimpel devait
être loin de soupçonner quelle face infernale masquait
la cible d'apparence impotente et bonhomme de ses saillies. Cela
lui vaudra de faire les frais de cet épisode douloureux et
sanglant du mois de janvier 1958, préfiguration d'autres
non moins sanglants s'échelonnant implacablement tout au
long d'un règne qui, mal assuré encore sur ses béquilles,
prend un soin minutieux, en attendant l'audace des grands jours
de la milice, de perpétrer ses forfaits diurnes et nocturnes
sous la cagoule(2). En effet, cette nuit-la, «une
demi-douzaine d'hommes armés s'introduisent par effraction
chez Mme Yvonne Hakim-Rimpel, une journaliste de l'opposition. Celle-ci
ainsi que ses deux filles sont en train de dormir à l'étage
supérieur. Les visiteurs masqués font irruption et
les malmènent sévèrement. Ayant abandonné
les enfants sur le trottoir, ils s'éloignent en emmenant
la mère avec eux. On retrouvera cette dernière le
jour suivant sur une route peu fréquentée près
de Pétionville. A demi inconsciente, dépouillée
de la plus grande partie de ses vêtements, c'est dans un état
critique qu'elle est dirigée immédiatement vers l'hôpital.
La Ligue féminine d'action sociale aura beau protester, la
police ne bougera pas...»(3)
Une de ses filles nous donnera certains détails encore plus
traumatisants de cette fameuse nuit de janvier qui ouvre le dossier
de la désormais célèbre Affaire Hakim-Rimpel.
Ces hommes auraient immobilisé un fils de madame Rimpel (Charles)
et l'aurait forcé à assister à la violente
scène de ses surs battues (Gladys perd deux dents,
a l'il gauche amoché), et au constat de sa mère
enlevée, pieds nus, en chemise de nuit. A l'aube le lendemain,
dans ce fourré, désert à l'époque, du
haut de Delmas où elle est laissée pour morte, c'est
une femme nue et saignant de partout que découvrira tout
à fait par hasard M. Harry Delaquis. Chez son beau-frère,
alors ministre de Duvalier où elle est immédiatement
ramenée, un accueil plutôt réservé la
décide à chercher refuge chez le colonel Paul Thimothée,
un autre de ses parents. Pour ramener à la vie cette femme
battue à mort, violée sauvagement, il faudra à
son médecin traitant, le Dr Mathieu, près d'une dizaine
d'heures d'intervention et deux mois d'hospitalisation!
Les journaux de l'époque, Le Matin, Indépendance,
Le Nouvelliste, feront état de l'événement,
publieront une note de protestation de La Ligue signée de
36 femmes (Indépendance du 9 Janvier) ainsi qu`une
copie de la lettre que dans l'espoir de voir s'amorcer une action,
elles avaient cru bon adresser au ministre de l'Intérieur
(publiée dans La Phalange du 11 janvier)(4).
Mais il ne faudra pas moins les réactions et les protestations
aussi bien de la presse étrangère que d'associations
de droit humain pour décider le gouvernement à ouvrir,
4 mois après cet odieux forfait, une enquête qui,
du reste, sera fermée peu de temps après, «Mme
Rimpel et ses filles, ayant été incapables de fournir
à la police des preuves suffisantes leur permettant d'identifier
les agresseurs»(5). Quatre ans après,
de plus en plus décrié par une opinion nationale et
internationale indignée de ces méfaits se succédant
en nombre et à un rythme inquiétant dans le pays,
le régime, désireux sans doute d'une campagne d'apaisement,
Yvonne Hakim-Rimpel se verra encore une fois les frais de la plus
basse des manuvres. En effet, alors que depuis longtemps déjà,
terrée chez elle, elle semble définitivement avoir
rompu tous liens avec le journalisme et la politique, elle reçoit
la visite, d'un délégué du pouvoir qui n'est
autre que le colonel Jean Tassy lui même, lequel l'invite,
après force détours, à le suivre à Fort
Dimanche, où, elle serait l'objet d'une pressante convocation.
Là, d'une accusation dont elle ne se souvient s'être
à aucun moment faite la voix, lui est présenté
un démenti dégageant clairement les autorités
de toute responsabilité dans l'affaire Hakim-Rimpel, et au
bas duquel on lui demande instamment d'apposer son nom. Elle signe.
Ce démenti fera aussitôt les frais d'une publication
en grandes pompes dans les médias.
Il faudra attendre le départ de Jean-Claude Duvalier en
1986(6) et la publication des Témoignages
de Pressoir Pierre, ancien colonel de l'Armée, pour qu'un
coin de voile soit, pour la première fois, levé sur
cette horrible affaire. Oui, Il faudra attendre ces témoignages
car, après plus de 25 ans de militantisme et d'activisme,
cette femme qui s'est acharnée inlassablement au triomphe
de la Vérité, pour qui la parole, plus qu'une arme
quotidienne, aura été l'essence même de toute
lutte, n'écrira plus jamais, gardera le mutisme le plus complet
sauf pour exhorter ses enfants, à chaque fois qu'elle en
avait l'occasion, de ne jamais penser à la vengeance qui
détruit et déshonore. Ce n'est qu'à l'approche
de sa mort qu'elle fera l'aveu qu'il faisait un beau clair de lune
ce soir-là, ce qui lui avait permis d'identifier plus d'un
de ses agresseurs.
Yvonne Hakim-Rimpel est morte en silence à 80 ans, le 28
juin 1986, d'une crise cardiaque. Son Adieu à la presse,
témoin de ses derniers jours, et sur lequel, confie sa fille,
elle ne laissait de travailler, n'aurait pas été retrouvé.
* Basé sur notre entrevue avec Madame Maryse von Lignau,
fille aînée de Madame Hakim-Rimpel (septembre 1995)
et sur les informations receuillies dans les archives de la famille.
** Extrait de Notre Salut, éditorial du premier
numéro de ESCALE.
(1) Georges Corvington, op.cit. tome 7, p310.
(2) Ces hommes de main opérant sous la cagoule étaient
communément appelés «cagoulards».
(3) Bernard Dietrich et Al Burt dans Papa Doc et les tontons
macoutes, p105.
(4) Haïtian Women between repression and democracy,
ENFOFANM.
(5) Lettre d'André Faraud publiée dans le Nouvelliste
du 25 février 1958.
(6) Dans ces Témoignages, Pressoir Pierre «avoue
très honnêtement par ailleurs avoir alors conseillé
au président Francois Duvalier de faire «convoquer Mme
Rimpel pour lui donner un dernier avertissement», et confirme
qu'en fait «Duvalier envoya quelques officiers de sa Maison
Militaire dont Jacques Gracia, Franck Romain, José Borges,
et les civils Clément Barbot, Eloïs Maître, Luc
Désir (...) chez Mme Rimpel, qui a été enlevée
en pleine nuit, en présence de ses enfants terrorisés»
et que «Les officiers qui avaient participé
à cet odieux kidnapping (qui, toujours selon Témoignages,
se sont à l'époque enorgueillis d'avoir deshonoré
la dame) se sont jugés tellement méprisables qu'ils
durent, de peur d'être reconnus, se voiler le visage à
l'aide d'un mouchoir: d'où leur nom de cagoulard».
Pierre Pressoir, Témoignages: L'espérance déçue
(1940-1976). |