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Au cours de cette brève randonnée dans notre mémoire,
pas plus d'une fois n'avons-nous eu , comme avec Lydia Jeanty, ce
privilège d'approcher mieux encore qu'un témoin, une
actrice de premier plan de ces fiévreuses années du
féminisme. L'attente a été indescriptible,
l'émotion tout autant, quand introduite amicalement dans
l'univers de cette femme ruinée par l'âge, en même
temps que tant d'objets d'un autre temps, ne laissaient de nous
parvenir, ponctuant un entretien âprement disputé à
un sommeil de bientôt plus d'un demi-siècle, ces mots
d'une devise oubliée: Servir, toujours servir. La
révélation était là, de ce que nous
cherchions à la base de tant d'actes et de choses accomplis
: une certaine couleur d'époque.
Fille de Lydia Robin et d'Occide Jeanty, compositeur et chef d'orchestre
bien connu, Lydia, comme beaucoup de jeunes filles «de famille»,
n'échappera guère à ce circuit scolaire, «classique»
de l'époque (Surs de Saint-Joseph de Cluny - Brevet
à l'annexe de l'École normale - École normale)
auquel ne semble nullement étranger un certain sens du social
très répandu alors et qui, comme attendu, la conduit
droit à l'enseignement.
Ce cycle d'études que Lydia Jeanty qualifie de brillant
puisque «les enseignants d'alors au nombre desquels comptaient
M. Francois Manigat, M. Lhérisson, ont confié avoir
beaucoup appris d'elle au cours d'Histoire», lui vaut,
par un M. Lhérisson enthousiaste, d'être appelée,
l'année même de la fin de ses études à
enseigner au collège Louverture; ce qui dit beaucoup sur
le talent de la jeune recrue quand on sait, qu'à l'époque,
il était généralement de règle qu'une
postulante attende passablement longtemps avant de se voir nommée.
Débutée ainsi, à 18 ans, cette carrière
d'éducatrice appelée à ne voir son terme qu'en
1963, la verra, tout au long d'un parcours assidu, successivement,
et dans des chaires de français le plus souvent, au collège
Louverture, à J.B. Dehoux, à Eugène Bourjolly,
chez les Paret, et enfin au collège Lespinasse dont elle
assumera pendant longtemps la direction.
Parallèlement à cette fidélité à
l'enseignement, se dessinera, également des plus remarquables,
un parcours de militante dont, amenée à s'expliquer,
Lydia Jeanty fait provenir le feu et les élans aussi bien
de son immuable devise, «servir, toujours servir»,
que d'une indignation de cette incapacité dégradante
où, sous de fallacieux prétextes, avait été
tenue pendant longtemps les femmes de son pays. Ainsi, quand cette
mémorable séance de 1946 de l'Assemblée Constituante
autour de l'épineuse question de l'égalité
civile et politique découvrira, se distinguant d'une bêtise
étonnante, un Emile Saint-Lô ne tarissant pas d'injurieuses
épithètes sur le compte de la femme, ne la verra-t-on
pas, indignée à son comble, se lever folle de colère,
traverser la salle et, à la grande satisfaction de nombreuses
consurs, ce jour-là, reconnaissantes, le prendre à
parti de la plus belle manière? Neuf ans plus tard, après
l'obtention du droit, tant réclamé, de vote et d'éligibilité,
Lydia qui, très active à la Ligue, occupera entre-temps
les fonctions de trésorière, secrétaire générale
en 1952, vice-présidente en 1955 avant de se retrouver présidente
du mouvement en 1956 se présentera, (aux côtés
de Léonie Coicou-Madiou et de Maud Desvarieux), aux élections
de 1955, comme assesseur du premier cartel féminin «tactiquement»
candidat à la mairie de Port-au-Prince. «Nous savions
que nous ne serions pas élues parce que les jeux étaient
faits mais notre candidature était le seul moyen de provoquer
la candidature en masse des femmes un peu partout dans le pays».
En effet, pour cette entrée féminine aux courses électorales,
le succès est notable: «deux femmes ont été
élues magistrat communal de Cabaret et de Mont-Organisé,
six autres assesseurs des communes de Pétionville, Jérémie,
Gonaïves, Saint-Marc, Grand-Gosier et Anse-à-Foleur».(1)
Lydia Jeanty sera également la première femme haïtienne
sous-secrétaire d'Etat. Nommée à la tête
du département du Travail, en 1957, elle y restera
durant les 56 jours du gouvernement provisoire de Franck Sylvain,
son beau-frère, elle avoue n'avoir jamais rencontré
aucune difficulté à mener à bien son travail,
ayant joui de la chaleureuse participation de ses collègues
masculins et surtout de celle, avisée et compétente,
du directeur général du département d'alors,
M. Fouchard.
Peu après la montée au pouvoir de Francois Duvalier,
nous sommes au début de l'année 1958 Mlle Jeanty
est appelée ministre-conseiller à l'ambassade d'Haïti
à Londres, poste qu'elle abandonne au bout de 7 mois «ne
supportant pas le climat et n'ayant jamais pu mordre à l'anglais».
Elle revient donc en Haïti reprendre la présidence d'une
Ligue délogée, dossiers et archives aux quatre vents
et dont les membres pivots, si elles ne sont molestées ou
en exil, sont déjà paralysées par la fureur
naissante mais destructrice de Duvalier. Cette Ligue, nouvelle version,
ne fera que très peu parler d'elle.
* Basée sur notre entrevue avec Mlle Lydia Jeanty (septembre
1995)
(1) Madeleine Sylvain-Bouchereau, op.cit. p144. |